En bref
- Le retournement est réel : une colonne très souple, une clavicule libre et une absence de moment cinétique initial lui permettent de pivoter en l'air en une fraction de seconde.
- Mais il lui faut de la hauteur pour le faire — environ un mètre — et atterrir sur ses pattes ne protège ni le bassin, ni la mâchoire, ni la cage thoracique.
- Les chutes de fenêtre constituent un motif d'urgence vétérinaire courant au printemps. Poser des filets n'est pas de l'excès de précaution.
Ce qui se passe vraiment
Le réflexe existe, il est remarquable, et il a fasciné les physiciens pendant un siècle — parce qu’il semble violer la conservation du moment cinétique : comment un corps sans appui peut-il se retourner ?
La réponse tient à la souplesse. Le chat plie son corps en deux au niveau de la taille, rentre les pattes avant contre lui et étend les pattes arrière. Il fait alors tourner son train avant dans un sens : comme il est ramassé, son inertie est faible, il pivote vite ; le train arrière, étendu, ne tourne en réaction que très peu. Puis il inverse la géométrie et fait tourner le train arrière de la même façon. Deux mouvements successifs, et l’animal s’est retourné sans que le moment cinétique total ait changé. Sa colonne exceptionnellement mobile et sa clavicule flottante rendent la manœuvre possible.
L’opération prend une fraction de seconde, mais il lui faut de la hauteur : en dessous d’environ un mètre, le chat n’a pas le temps de finir sa rotation.
Et c’est là que la croyance dérape. Se retourner n’est pas atterrir sans dommage. L’énergie du choc est la même, retournée ou non. Les vétérinaires connaissent bien le tableau du syndrome du chat parachutiste : fracture du bassin, palais fendu, mâchoire brisée par le rebond de la tête, contusions pulmonaires, hémorragies internes. Il retombe sur ses pattes, et il est gravement blessé.
D’où ça vient
D’une performance vraiment impressionnante, vue des dizaines de fois, et d’un raisonnement qui saute une étape : il se rattrape toujours, donc il ne se fait jamais mal.
Il faut y ajouter un biais d’observation massif. Un chat qui tombe du plan de travail se relève, indigné, et repart : on le voit. Un chat qui tombe du quatrième étage n’est pas observé par le voisin qui raconte l’histoire. On ne garde en mémoire que les chutes sans conséquence, qui sont aussi les seules qu’on ait vues.
Le même biais fausse même la littérature vétérinaire. L’étude la plus citée sur le sujet, publiée en 1987, observe que les chats tombés de plus de sept étages sont moins gravement blessés que ceux tombés de cinq — ce qui s’explique en partie par la vitesse limite atteinte et la posture étalée qui s’ensuit. Mais l’échantillon ne compte que les chats amenés en consultation : ceux qui sont morts sur le trottoir n’y sont pas. Les auteurs le signalent eux-mêmes.
Ce qu’il faut en garder
Que le réflexe est vrai, et qu’il ne dispense de rien.
Au printemps, quand les fenêtres s’ouvrent, les urgences vétérinaires voient arriver les chutes. Un chat qui suit un oiseau des yeux sur un rebord n’évalue pas le vide : il évalue la proie. Des filets de balcon et des entrebâilleurs règlent le problème pour le prix d’une consultation.
Et si votre chat tombe, même s’il repart en trottinant : montrez-le. Les lésions internes ne se voient pas et se déclarent parfois plusieurs heures plus tard.
Voir aussi : le ver de terre coupé en deux.
Questions fréquentes
Est-il vrai qu'une chute de plusieurs étages est moins grave qu'une chute de deux ?
C'est une observation réelle mais mal interprétée. Au-delà de cinq à sept étages, le chat atteint sa vitesse limite, se détend et étale son corps, ce qui répartit le choc. Mais les statistiques qui la fondent ne comptent que les chats amenés chez le vétérinaire : ceux qui meurent sur le coup n'y figurent pas.
Que faire si mon chat tombe ?
L'amener chez un vétérinaire même s'il semble aller bien. Les lésions internes — hémorragie, contusion pulmonaire, rupture vésicale — ne se voient pas et peuvent se déclarer plusieurs heures après.
Sources et méthode
- Biomécanique du réflexe de redressement félin : rotation en deux temps du train avant puis du train arrière, sans moment cinétique externe.
- Whitney et Mehlhaff, « High-rise syndrome in cats », Journal of the American Veterinary Medical Association, 1987 — série de 132 chutes, avec le biais de survie signalé par les auteurs eux-mêmes.