En bref
- Aucune observation de terrain ne décrit une autruche enfouissant sa tête. Elle s'asphyxierait, tout simplement.
- Deux comportements réels expliquent l'image : l'aplatissement du cou au sol pour se fondre dans le paysage, et le retournement des œufs dans le nid creusé à même le sable.
- Face au danger, sa vraie réponse est la fuite — jusqu'à 70 km/h — ou le coup de patte, qui est redoutable.
Ce qui se passe vraiment
L’autruche ne met pas la tête dans le sable, et il suffit d’y penser deux secondes : elle respire par là. Un oiseau de cent cinquante kilos qui enfouirait son bec dans le sol s’étoufferait en quelques minutes. Aucune observation de terrain, dans aucun parc, dans aucune étude, ne décrit ce comportement.
Ce qu’on observe, en revanche, ce sont deux choses qui y ressemblent de loin.
La posture de dissimulation. Menacée sans possibilité de fuir — un nid à protéger, un jeune à couvrir —, l’autruche s’accroupit et aplatit son cou au ras du sol. Son plumage sombre se confond avec le sol, son cou et sa tête deviennent une ligne fine que l’œil ne distingue plus à distance. Vue de cent mètres, dans la chaleur qui fait trembler l’air, elle paraît décapitée.
L’entretien du nid. L’autruche pond dans une simple cuvette creusée dans le sol. Plusieurs fois par jour, elle y plonge la tête pour retourner les œufs et les réarranger avec le bec. De loin, la tête disparaît sous le niveau du sol pendant de longues secondes.
Et face à un vrai danger, sa réponse n’a rien de passif : elle court, jusqu’à 70 km/h, ou elle frappe. Son coup de patte, armé d’une griffe, peut tuer un lion.
D’où ça vient
D’un livre, et d’un très long jeu de recopiage.
Pline l’Ancien, au Ier siècle, écrit dans son Histoire naturelle que l’autruche s’imagine tout entière cachée lorsqu’elle a enfoncé sa tête dans un buisson. La formule est frappante, elle sert une morale, elle est reprise par les compilateurs médiévaux, puis par les bestiaires, puis par les fabulistes. Quinze siècles de copie sans vérification.
Il faut dire que l’image est trop utile pour mourir. Elle donne un nom, en un mot, à un comportement humain universel : refuser de regarder ce qu’on ne veut pas voir. Aucune correction zoologique ne pèse contre un tel service rendu à la langue — et c’est probablement la meilleure explication de sa longévité.
Ce qu’il faut en garder
L’expression, qui est excellente et qu’il n’y a aucune raison d’abandonner : « faire l’autruche » dit en deux mots ce qu’une phrase entière peinerait à décrire.
Mais si l’occasion se présente, dites au passage ce que l’animal fait réellement. Il y a quelque chose de savoureux à découvrir que le symbole universel du déni est en fait un coureur de soixante-dix kilomètres-heure capable de tuer un fauve d’un coup de pied — et que son seul tort a été de se coucher discrètement devant un naturaliste romain qui regardait de trop loin.
Voir aussi : le poisson rouge et ses trois secondes et la chauve-souris aveugle.
Questions fréquentes
Qui a lancé cette idée ?
Elle est déjà chez Pline l'Ancien, au Ier siècle, dans son Histoire naturelle : il écrit que l'autruche croit son corps caché quand elle a enfoui la tête dans un buisson. Le texte a été recopié pendant quinze siècles et l'image s'est installée.
Est-elle vraiment stupide ?
Son cerveau est petit rapporté à sa masse, mais son comportement est parfaitement adapté : vision perçante, vitesse exceptionnelle, sens du danger. L'idée de bêtise vient surtout d'un cou disproportionné et d'une allure qui prête à sourire.
Sources et méthode
- Éthologie de Struthio camelus : posture de dissimulation cou au sol, entretien du nid creusé dans le sol sableux, fuite comme réponse principale à la menace.
- Pline l'Ancien, Histoire naturelle, livre X — source antique de l'image de la tête cachée.